Samedi 13 juin 2009
« - Froide nuit que celle-ci ! N’est-ce pas mes amis ? »

Les deux gardes en faction aux cellules sursautèrent. Ils n’avaient entendu aucun bruit de pas dans le couloir. Le plus grand des deux avait déjà défouraillé sa dague.

« - Holà, compères ! Calmons nous ! J’ai du mal à trouver le sommeil, je me suis dit qu’un godet de cidre me ferait sûrement du bien… Ensuite je me suis dit qu’un peu de compagnie ne me ferait pas de mal non plus ! »

Le Sergent Hardi se tenait face à eux, un sourire au lèvre et une outre de cidre dans la main.

« - Sergent, nous sommes chargé de garder ces cellules, à aucun moment nous ne pouvons nous permettre de discutailler avec le premier venu durant notre service. Qui plus est avec un Sergent du Duché qui s’est vu signifier une expulsion du Fort. » lui lança le grand garde d’un ton condescendant.

Hardi ne se départit pas de sa mine joyeuse et lui retourna d’un ton affable :

« - Au vu de la tempête, vous devrez encore supporter notre présence quelques jours mon ami. Et puis je ne suis qu’un petit gradé, les histoires de politique, je dois l’avouer, me passent un peu par-dessus la tête. »

« - Cessez donc d’essayer de nous bonimenter, Sergent ! Je vous… »

Le garde stoppa net. Il fixa d’abord Hardi d’un air interrogateur et baissa les yeux. Une dague venait de pénétrer dans son dos et sortait de sa poitrine. La lame se retira vivement et le malheureux tomba à genoux avant de lâcher son dernier souffle.

Le deuxième garde essuya son arme avant de la rengainer. 

« - J’ai cru comprendre d’après le Capitaine que le temps nous était compté… »

« -En effet ! »

« - Dans ce cas, allons chercher la Jambe. »

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« - Un autre godet, jeune homme ? »

Renan la Jambe refusa d’un signe de la main.

Déjà une bonne heure que le Capitaine de Seine l’avait laissé seul dans la taverne. Quand le jeune homme avait tenté de poser une question, l’officier l’avait coupé net et lui avait répondu : « Nous n’avons plus le temps pour la conversation, je dois mettre mes pions en place ». Il s’était ensuite dirigé vers un homme assis à une table au fond de la pièce. Le mystérieux compagnon du Capitaine fit frémir Renan ; C’était une sorte de géant aussi large qu’un bœuf et ses mains étaient épaisses comme autant de battoirs. Il portait une longue moustache noire et ses cheveux étaient coupés très courts. Une longue balafre parcourait la partie droite de son visage. Le jeune la Jambe en déduit que cet homme avait du un temps embrasser la carrière militaire. Leur conversation avait duré une dizaine de minutes avant que tout deux se lèvent et quittent l’auberge.

Renan devait se faire à cette idée : Le Capitaine de Seine ne lui faisait pas confiance. Le jeune homme avait eu l’orgueil de croire qu’il avait un rôle à jouer dans cette aventure, il s’était même cru plus fin que le Sergent Hardi. Quelle naïveté ! Sous son air bonhomme, le Sergent était un agent chevronné au service du Duché, quant à lui, il n’était qu’un fardeau imposé à cette expédition. A cette idée, le jeune homme fût pris d’un sentiment de découragement. Il décida donc de commander un gobelet d’eau de vie.

A peine son godet fût il posé sur la table, que le Capitaine entra dans la taverne. Il s’approcha de Renan, lui prit la liqueur, et la but d’une seule gorgée.

« - L’heure n’est plus à l’éthylisme, jeune la Jambe, un coup d’état nous attend. Suis-moi donc dehors. »

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« - Où allons-nous ? »

« - Vous mettre à l’abri. A quelques lieues d’ici, une garnison ducale nous attend. »

Le vent et la neige giflaient violemment le visage de Jehan la Jambe. Lui-même ne comprenait pas comment il avait réussi à enfourcher ce cheval et suivre le Sergent Hardi au milieu de cette tempête. Ce séjour dans les geôles du Seigneur l’Agile l’avait anéanti tant physiquement que moralement. Un seul repas lui était servi chaque jour : un bol d’eau tiède agrémenté d’une pomme de terre et un morceau de pain rassis. Hormis ses gardes, il n’avait eu pour toute visite que celle du Capitaine de Seine. Pourtant l’arrivée de son fils au Fort lui avait bien été signifié, mais celui-ci n’avait pas daigné lui rendre visite. Il savait bien qu’il n’avait pas toujours été le père que Renan aurait voulu, mais comment la chair de sa chair pouvait le penser capable d’un acte aussi monstrueux ? Nombre de fois, les gardes s’étaient gaussé de sa solitude : « A quoi t’attendais-tu ? Tu n’es même pas digne d’être considéré comme humain… Ton fils sera bien plus heureux lorsque nous t’aurons brulé ! ». En repensant à ces humiliations subies, il eut du mal à réprimer un sanglot. Mais il n’était plus temps de se morfondre. Il fallait galoper jusqu’au camp avant que le Fort n’ait vent de son évasion.
Alors qu’ils traversaient une clairière, se profila au loin un groupe d’hommes qui semblaient errer sans but. Étaient-ils déjà arrivés au camp ? Le Sergent Hardi se tourna vers le vieil homme et lui cria : 

« - Ne ralentissez pas et défouraillez votre arme ! »

Jehan se raidit sur sa selle. Il empoigna la dague donnée par Hardi lors de son évasion et tenta de trouver la meilleure assise possible. 

Lorsqu’ils furent au niveau du groupe, le sergent tendit son arme sans hésitation et coupa la tête de la créature la plus proche de lui. A ce moment là, Jehan ne sentait plus ni le froid ni le vent. Il reconnaissait ces monstres. C’était bien ces choses qui avaient détruit sa vie. Il sentit comme une fièvre monter en lui et changea légèrement de trajectoire pour foncer en direction d’un groupe de trois. Il poussa un hurlement grave et puissant, réminiscence du vaillant guerrier qu’il avait été. Sa dague transperça le poitrail du premier qui tomba comme un pantin quand celle-ci se retira. Il fit voler la tête du second et arracha l’épaule du troisième en cabrant son cheval puis prit la direction d’un autre groupe plus important. Il n’entendit pas le cri de Hardi qui était déjà loin de la meute :

« - Ne restez pas là, imbécile ! »

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« - Mon garçon, je te présente l’armée de libération de Fort-au-Bois. »

Devant Renan se trouvait un groupe d’au moins une trentaine de personnes. C’était la fine fleur des malandrins du Fort. Tous semblaient d’origine misérable, étaient sales, puaient la sueur et l’alcool bon marché. Mais l’arsenal en leur possession était impressionnant : Haches à deux mains, cimeterres, arbalètes… Il se trouvait bien face à une armée. Un petit homme trapu s’approcha de lui et tendant le manche d’une épée fort bien équilibrée. De Seine posa une main sur son épaule.

« - Renan, il est temps de te montrer digne de la réputation de ton père. Tu prendras la tête d’une escouade de quinze hommes. Vous resterez à l’extérieur de la résidence du Seigneur. Toute personne, civile ou militaire tentant d’entrer ou sortir du château doit mourir. Tu m’as bien compris ? Je ne veux aucun doute, aucun état d’âme. De toute façon ces sentiments sont étrangers à tes hommes. Pendant ce temps, je m’en irai nous débarrasser de ce cul-terreux de Philippe. »

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« - Relevez-vous bon sang ! J’arrive »

Hardi éperonna violemment son cheval et fonça en direction de Jehan. Le vieil homme tentait désespérément de se relever tandis que la meute hideuse déchiquetait sa monture. Dans sa hâte d’en découdre, le vieillard s’était laissé déborder de tous côtés. Grâce à Dieu, les créatures lui avaient préféré la chair jeune et ferme du cheval. L’animal avait poussé un hennissement déchirant avant de sombrer sous les assauts de ses prédateurs.

Le sergent tenta de faire place nette autour de lui pour atteindre Jehan. Il pouvait sûrement se frayer un chemin sans avoir à combattre, mais il savait que les créatures risquaient de l’encercler au moment de l’extraction. Il fit donc tournoyer son épée et les membres de ses ennemis volèrent de toute part.

Arrivé au niveau du vieil homme, Hardi sauta de son cheval sans lâcher sa bride. Les choses semblaient avoir apprécié ce type de viande et il était hors de question de perdre leur dernier moyen de se tirer de ce mauvais pas. Il en démembra encore quelques-uns avant de tendre une main ferme au vieil infirme. Celui-ci réussit à se relever et monta tant bien que mal sur le dos du cheval. Le sergent se remit en selle d’un bond agile et fit galoper sa monture au plus loin de ces abominations.

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« - Halte ! qui va là ? »

À peine eut-il énoncé sa sommation, que la première sentinelle se retrouva transpercée par un carreau d’arbalète au niveau de la poitrine. L’armée de canailles que de Seine avait formée commença son invasion.

Le Capitaine prit la tête de l’expédition, accompagné de six hommes armés de rapières. Ils ne firent aucun quartier. Toute personne croisant leur route était destinée à mourir. La garde de Philippe, comme la plupart des gardes de palais, n’était pas préparée à ce genre d’assaut. De petits groupes arrivaient de toute part, mais aucun ne semblait savoir vraiment quoi faire. De temps à autres le Capitaine les haranguait :

« - Ne soyez pas stupides, capitulez et joignez vous à moi ! L’Agile ne mérite pas que l’on meure pour lui ! » 

De Seine aimait ce genre d’opération. Il était passé maître dans l’art de renverser les gouvernants des provinces récalcitrantes. Il savait appuyer sur les plaies les plus douloureuses afin de pousser son adversaire à l’erreur diplomatique. Après il n’avait plus qu’à former une armée grâce aux mauvaises fréquentations qu’il avait tissé dans chaque contrée dépendante du Duché. Il aimait cela aussi, lui le fils de bonne famille, s’acoquiner avec la canaille. Si on les payait bien, ils pouvaient devenir les meilleurs soldats possibles, sans attaches ni remords. Ici le coup d’état serait rapide, il le savait déjà, mais la régence provisoire risquait d’être beaucoup plus ardue. L’apparition de ces morts-vivants ne lui disait rien qui vaille, et par expérience, il savait que ce genre de choses ne restait jamais un incident isolé.

Les arrivées de gardes se faisaient de plus en plus clairsemées, le gros de la troupe avait dû resserrer la protection aux quartiers du Seigneur. Il ne restait qu’une paire de corridors et il serait face à lui.

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« - Mais qu’a t’il bien pu se passer ici ? »

Toute forme de bonhomie avait disparu du ton du Sergent Hardi. Dans le camp où devait les attendre l’escouade, Tout était détruit. Les tentes étaient arrachées et tachées de sang, les traces de pas montraient qu’il y avait eu combat en ces lieux. Le pire était surtout ces cadavres d’homme et de chevaux qui jonchaient le sol anarchiquement.

« -mmmmh… A… à l’aide…. » 

La voix venait d’un des cadavres. Il avait les deux jambes arrachées et son teint était livide. Lorsque le Sergent et Jehan s’approchèrent, il réussit à tendre une main vers eux.

Le Sergent défourailla sa dague et lui planta dans le cœur. Jehan était pétrifié. 

Hardi se tourna ensuite vers le vieil homme et lui dit :

« - Nous allons brûler tous les corps. Tous sans exceptions. Si l’un d’entre eux est encore en vie, nous l'achèverons et nous le brûlerons également. Dès que le soleil sera levé, nous retournerons au Fort en priant que les plans du Capitaine se soient bien déroulés. » 

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« - Messire Philippe, par les pouvoirs qui m'ont été conféré par le Duc, je vous démets de vos pouvoirs de suzerain sur les terres de Fort-au-Bois. Je prend le contrôle de cette région provisoirement. Vous serez mis aux arrêts pendant cette période de transition. Lorsqu'un nouveau seigneur aura été désigné par le Duc, les nouvelles autorités disposeront de votre sort. Nul n'est besoin de vous dire que des preuves de bonne volonté de votre part durant cette période seront appréciées. Votre destin est entre vos mains, Philippe. »

Le Seigneur était à genoux, ainsi que les derniers membres valides de sa garde. Le Capitaine de Seine le toisait avec un sourire satisfait. Il arrivait donc au terme de son règne... Il leva la tête vers le Capitaine et lui dit :

« - Je déclare ne pas m'opposer à cette destitution, Capitaine. Ces derniers mois j'ai cru agir dans l'intérêt de Fort-au-Bois, mais je me suis fourvoyé. J'en fais l'aveu ici même, j'ai pactisé avec des forces démoniaques pour tirer mon fief de l'étreinte ducale. Je pensais pouvoir détruire ces alliés contre-nature quand mon but serait atteint, mais je me suis lourdement trompé. J'ai ouvert des portes qui auraient du rester fermées, je mérite mon sort. Je me suis moi-même condamné. »

Le seigneur baissa la tête. Il éclata en sanglots.

Le Capitaine de Seine resta silencieux un moment. Son front était plissé. Il prit enfin la parole.

« - Si je ne m'abuse, je conclus que vous avez pactisé avec une sorcière. Peut-être pourrons-nous sauver votre honneur si vous nous aidez à retrouver celle-ci. J'ai déjà été confronté à ce genre de problème. Si nous la retrouvons vivante, nous pouvons mettre un terme rapide à l'épidémie que vous avez provoqué. »

Les sanglots du Seigneur redoublèrent.

« - La sorcière est morte. Je l'ai tué de mes propres mains... »

« - Alors, nous devrons tout détruire. Philippe, sachez que vous resterez dans l'histoire comme l'homme qui a entrainé Fort-aux-Bois à sa perte. »

Par Steuf ! Rabier
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Mardi 19 mai 2009

Je viens de mettre à jour le prologue, l'épisode 1 et 2 avec des illustrations de Pitch54.

 

Je tiens sincèrement à le remercier pour son excellent travail !

 

A bientôt pour l'épisode 6 !

Par Steuf ! Rabier
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Samedi 2 mai 2009
« - Ma Dame, je ne tolèrerai plus ces attitudes à ma cour ! »

Dame Aimerud ne répondit pas. Philippe l’Agile était entré en trombe dans la chambre maritale et s’était posté devant elle, les mains sur les hanches. La châtelaine continua de s’occuper de sa toilette comme si le Seigneur n’était pas là.

« - J’aurais du prévoir dès le soir de nos épousailles que vous ne me causeriez que du tort. Votre peuple n’est qu’un ramassis d’enfants égoïstes, vous n’êtes bon qu’à vous adonner à vos diableries ! Vous osez me toiser alors que j’ai défendu votre honneur face à ce fichu capitaine ! »

A ces mots, Aimerud sentit une rage sourde se propager dans tout son être.

« - Me prendriez-vous pour une idiote, Mon Seigneur ? Mon honneur, vous l’avez trainé dans la boue ! A aucun moment de son exposé ce militaire ne m’avait mise en cause, et vous m’avez délibérément accusé afin de couvrir je ne sais quelle manigance ! »

Philippe agrippa le poignet d’Aimerud et ficha son regard noir dans le sien. Il se mit à parler à voix basse.

« - Je vous conseille de tenir votre langue, espèce de petite trainée païenne ! Comprendrez-vous un jour que malgré notre alliance, vous n’êtes et ne serez jamais sur vos terres ici ? Pour mes sujets, votre vie n’est rien. Ils vous tolèrent car j’ai su leur expliquer que l’alliance entre nos deux contrées serait bénéfique à long terme, vous mourriez qu’ils n’en porteraient même pas le deuil. Rappelez-vous cela si vous souhaitez vivre. En ces terres je puis tout me permettre, votre intégrité physique dépend de ma volonté. Un seul claquement de doigt, et plus personne ici ne se souviendra de Dame Aimerud de Fragelongue. »

Le Seigneur desserra son emprise et quitta la pièce.

Dame Aimerud se mit à frissonner.


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« - Vas-tu donc rentrer bougre d’enfant ? »

Voilà bientôt un quart d’heure que Tom ignorait les appels de sa mère. Il savait que cela lui vaudrait une belle correction, mais la tâche à laquelle il s’affairait était bien trop importante. Il avait passé la plus belle partie de l’après-midi à creuser un réseau de galeries souterraines dans la neige. Il ne lui restait maintenant plus que quelques efforts avant d’atteindre les fourrés et pouvoir dignement appeler ce couloir « un passage secret ».

Le garçon attint rapidement la surface et finit son œuvre d’un coup de tête. Les cheveux enneigés, il scruta alors les alentours. C’était parfait. Avec un peu de chance, il gèlerait cette nuit et le froid consoliderait son labyrinthe. Il s’extirpa sans difficulté de son terrier et constata qu’il risquait ne de pas pouvoir profiter de ce lieu pendant quelques jours. Il neigeait abondamment et la nuit semblait être tombée depuis un bon moment. Ses parents lui feraient passer l’envie de trainer aussi tard, c’était certain. Il préféra chasser cette pensée désagréable encore un instant afin de profiter de la satisfaction du travail bien fait.
Soudain, Tom remarqua un attroupement sur la petite plaine qui le séparait de sa chaumière. Une douzaine de personnes semblaient errer sans but dans la neige et bizarrement, aucun d’entre eux n’avait prévu d’emporter une torche avec lui. Les différentes tailles qui composaient cette troupe de silhouettes lui firent comprendre qu’il n’était pas face à des brigands : Il y avait là des hommes, des femmes, ainsi que des enfants. Mais que faisaient-ils donc en pleine nuit et par ce temps? Ils n’étaient pas assez habillés pour parer à ce froid et pourtant aucun d’eux ne semblait en pâtir. Peut-être était-ce une de ces tribus de manants qui vivent par les routes et se serait laissé surprendre par le temps.

L’enfant se décida finalement à s’approcher d’eux. De toute façon, ils ne semblaient pas vouloir lever le camp, et s’il voulait rentrer chez lui, il devrait leur faire face. Si l’un d’entre eux tentait quoi que ce soit contre lui, il lui suffirait de hurler afin d’alerter son père. Il prit sa posture la plus fière, se mit à siffler sans entrain l’air le plus joyeux qu’il connaissait et avança d’un pas ferme vers ces gueux.

Certains membres de la troupe le remarquèrent. Lentement, sans aucun geste brusque, ils pivotèrent en sa direction comme s’ils avaient toujours voulu suivre celle-ci. Leurs démarches étaient lentes mais chacune possédait une caractéristique bien à elle : Celle du grand était lourde, ses pieds creusaient deux sillons réguliers. Celle de la petite bonne femme était claudicante, l’ensemble de son corps ne semblait servir qu’à trainer une jambe affreusement tordue. Etait-ce des lépreux ? Son père lui avait toujours dit d’éviter ces gens-là. Il suffisait que l’un d’entre eux pose une main sur votre épaule et vous étiez condamné à devenir une de ces abominations.

Tom décida de stopper sa marche. Il resta droit comme un piquet face à ces ombres qui maintenant se dirigeaient toutes vers lui. Il pensa un instant que cette stratégie était la meilleure, avec celle-ci un chat arrivait le plus souvent à calmer les ardeurs des chiens les plus féroces. Personne dans la meute ne sembla pourtant s’en émouvoir. Lorsqu’il put distinguer le visage de celui qui ouvrait cette marche, il ne réussit pas à hurler.

La moitié du visage de l’homme semblait avoir pourri. Tom avait déjà vu des lépreux lors de foires au fort, et celui-ci n’en était pas un. A certains endroits, on pouvait distinguer l’os de son crane et des vers s’échappaient de sa bouche qu’il semblait avoir le plus grand mal à garder fermée. Sans réfléchir, le garçon tourna les talons et s’enfuit en direction du bois.

Chacune de ses enjambées était accompagnée d’un sanglot. Mais pourquoi diable n’avait-il pas appelé au secours ? Il courrait dans ce bois sans aucune idée de l’endroit où il pouvait trouver refuge. En plus les arbres cachaient presque totalement la lumière de la lune et sa course devenait de plus en plus ardue. Sur sa gauche, il crut distinguer de nouvelles silhouettes qui lui emboitèrent le pas. A droite, un long gémissement grave se fît entendre. Il y’en avait donc partout dans ce bois ! Il tenta donc d’accélérer sa cadence. Malheureusement, son pied droit se prit dans une racine dépassant du sol, et avant de s’écrouler dans un cri, Tom crût entendre un craquement dans son membre.

L’enfant tenta de se relever, mais la douleur qui irradiait le long de sa jambe le renvoya à terre aussi sec. D’autres ombres apparurent tout autour de lui et s’approchèrent avec un peu plus d’entrain. Il put distinguer des plaintes qui semblaient trahir une certaine impatience. Une première masse se laissa tomber sur son abdomen, ne lui laissant plus aucun espoir de fuite. Le choc lui coupa le souffle et l’empêcha de hurler lorsque la chose lui brisa trois doigts comme pour les arracher de sa main. Une autre créature s’était assise au niveau de ses jambes et entreprit de sectionner la seule chair qui retenait son pied du reste de son corps. Le garçon crût mourir sous l’onde de douleur, mais ce n’était rien comparé à l’idée de ne pas savoir par qui il était démembré. Ce fût d’ailleurs la dernière pensée qu’il eut avant de s’évanouir.


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« - Nous ne sommes désormais plus désiré dans l’enceinte du château. »

« - L’avons-nous été depuis notre arrivée ? »

Le Sergent Hardi comprit au regard noir du Capitaine de Seine qu’il aurait pu se passer de ce trait d’humour. Celui-ci était entré dans la taverne sous le regard médusé des habitués et s’était assis à la table du Sergent et Renan. Il se tourna vers l’aubergiste et commanda trois choppes.

« - Le banquet de ce soir fut catastrophique, et j’avoue en porter quelque peu le blâme. J’ai manifestement sous-estimé le Seigneur Philippe. Ce paysan a réussi à m’imputer un incident diplomatique qu’il a lui-même provoqué. »

« - Quand quittons nous le Fort ? » se risqua Hardi.

« - Vous quittez le Fort dès ce soir, Sergent. »

« - Ce soir ? Mais avez-vous vu qu’une tempête de neige se préparait ? Comment voulez-vous que nous réussissions à atteindre le Duché en vie ? »

« - Nous ? Ai-je donc parlé de nous ? Vous êtes le seul à partir. Enfin presque. Je pense que nous allons avoir besoin de certains de vos talents pour emmener Jehan la Jambe avec vous. Si nous le laissons encore une nuit dans ces geôles, je suis sûr qu’il sera sur un bûché demain dès la première heure. » 

« - Et nous, qu’allons-nous faire ? Lorsque le Seigneur Philippe aura eu vent de l’évasion de mon père, je ne donne pas cher de nos vies. » 

En réponse à Renan, de Seine eût un sourire malicieux.

« - Si tout se passe comme je l’ai prévu, demain nous serons les nouveaux maîtres du fort. »


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« -Grand’ père, cesse ces enfantillages, je t’ai déjà dit que ta soupe n’était pas encore chaude ! »

Jacques Chevales répondit à sa petite-fille d’un grognement impatient.

Le vieil homme savait pertinemment qu’il ne gagnerait rien à éprouver les nerfs de son unique compagnie. Mais la frustration que lui provoquait la jeunesse insolente de la jeune femme le poussait à agir ainsi. Voilà presque quatre ans qu’il avait perdu l’usage de son corps ainsi que de la parole. Il travaillait à ses champs par une belle journée d’avril lorsque la chose arriva. Sur l’instant il eut vraiment peur de mourir, aujourd’hui il regrettait d’avoir survécu. Tout cela était arrivé sans bruit, comme le Tout-puissant sait si bien provoquer les plus horribles drames. De ce jour-là, il devint un fardeau pour sa fille, puis, après la mort de celle-ci lors d’une mauvaise chute dans la rivière, celui de sa petite-fille.

Pourtant, Clotilde était une perle. Elle s’occupait de lui sans jamais lui montrer le moindre signe d’amertume. Elle restait une jeune femme joviale, et malgré sa beauté, refusait toutes avances des jeunes paysans de la région. Elle acceptait son sort sans regret, elle aimait son grand-père, voilà tout. A ces pensées, Jacques eut envie de pleurer, mais le sourire de la jeune femme lui fit reprendre ses esprits.

La soupe était prête ! Clotilde tenait le bol bien chaud et s’apprétait à parler, lorsqu’un craquement de bois se fît entendre. La jeune femme fronça les sourcils et tendit l’oreille, mais aussitôt la porte et les deux fenêtres explosèrent. Une nuée de monstres répugnants, des pantins à forme humaine envahirent la petite pièce.

La jeune femme poussa un cri. Toute la meute se jeta sur elle et se la disputa comme des chiens les tripes d’un porc. Jacques regarda impuissant sa dernière descendante se disloquer suite aux assauts répétés des créatures.

Les choses prirent le temps de dévorer entièrement Clotilde. Jacques n’eut pas d’autre choix que de les regarder. Leur œuvre terminée, ils quittèrent lentement la chaumière sans même s’intéresser au vieil homme. Quand la pièce fût complètement vide, Jacques laissa sortir un râle qui s’apparentait à un hurlement. Mais aucun de ces monstres ne revint pour terminer la besogne.


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« A jointes mains vous proie, 
Douce Dame Merci,
Liés suis quand vous vois,
A jointes mains vous proie,
Ayez merci de moi,
Dame, je vous en prie,
A jointes mains vous proie,
Douce Dame Merci. »


Le Seigneur Philippe chantonnait dans les couloirs qui le menaient aux geôles. Belle soirée que celle-ci ! Il avait réussi tour à tour à désavouer sa femme, l’autorité du Duc, et ses hommes avaient réussi à retrouver la sorcière et à la capturer. Il organiserait une belle exécution demain. Il brulerait cette putain et le vieux la Jambe à la gloire du Seigneur. Ensuite il mettrait cette racaille de Capitaine aux arrêts. Le Duc aimait cet homme, Ce serait un excellent otage lorsqu’il déclarerait sécession au Duché.

Le garde en faction se mit au garde-à-vous et lui indiqua la cellule du fond. Philippe avança calmement et vit enfin sa prisonnière. C’était une belle jeune femme, ses yeux et ses cheveux étaient noirs, elle était certes un peu maigrelette mais les courbes de son corps éveillaient l’appétit sexuel du Seigneur. Il avait d’ailleurs ressenti cette attirance dès leur première rencontre. Mais il était homme de foi, et toucher à cette chair impie l’aurait mené droit en enfer, il le savait bien.

« - Je te retrouve enfin ! Ou pensais-tu donc aller hérétique ? »

« - Sale chien hypocrite ! Je savais très bien que tu essaierais de te débarrasser de moi une fois obtenu ce que tu voulais ! » 

« - Alors pourquoi m’avoir aidé, Putain ? Sûrement pour pouvoir t’adonner à tes pulsions diaboliques … »

La femme éclata de rire.

« - Pourquoi ? Philippe, en faisant appel à moi, tu as ouvert des portes dont tu aurais du même ignorer l’existence. Je ferai de ta terre une terre de mort et de désolation. N’entends-tu pas déjà la marche funèbre qui se joue en ton honneur ? Tu as cru te servir de moi alors que tu étais mon instrument, Philippe… »

Le Seigneur senti monter la colère en lui.

« - Garde ! Ouvrez la grille ! »

Quand plus rien ne le sépara de la sorcière, Philippe prit le gourdin du garde et se mit à frapper le visage de la femme. Celle-ci riait bruyamment malgré les coups violents que lui assénait le Seigneur. Quand le rire stoppa, il continua à frapper encore quelques bonnes minutes. Il se redressa enfin et ordonna au garde :

« - Brulez-moi cette chose. »

Il sortit des geôles, toute trace de joie avait disparu en lui.

Par Steuf ! Rabier
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Dimanche 22 mars 2009
« - Allez vous mettre en sécurité, sombre idiot ! »

Le Capitaine venait d’envoyer un coup de pied dans la tête de la créature, ce qui avait libéré Jehan de son emprise. Le jeune homme se leva et couru péniblement à quelques pas de l’empoignade.

De Seine et Hardi ne laissèrent à cette chose aucun répit. A peine fût-elle redressé que le Sergent lui asséna un coup d’épée à l’épaule droite. Une gerbe de sang noir gicla sur la neige immaculée. La créature poussa un râle nonchalant et amorça un tour sur elle-même comme pour prendre la fuite. De Seine en profita pour lui asséner le coup de grâce, et la tête du monstre roula en direction de Jehan. Le jeune homme fixa un instant ce visage à ses pieds. Son expression figée était la même qu’au moment de leur rencontre. Comme si cette horreur n’avait pas réalisée tout au long de la rixe que l’issue en serait sa mort. Que pouvait-il bien se passer ? Jehan tremblait de tout son corps quand Hardi posa sa main sur son épaule.

« - Allez viens petit, le jour touche à sa fin, il ne faut pas rester là… »

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« - Philippe l’Agile, Seigneur de Fort aux Bois et son épouse Aimerud de Fragelongue ! »

A l’entrée du Seigneur dans la salle à manger, toute la tablée se leva en signe de déférence. De Seine détestait les mondanités et s’arrangeait habituellement pour les éviter. D’ailleurs au Château, il n’était jamais convié aux fêtes ou banquets, c’était un accord tacite entre le Duc et lui. Il était homme de l’ombre et si il voulait conserver son efficacité, il devait le moins possible fréquenter le monde politique.

Ce soir, tous les notables du fort étaient présents. Le Capitaine n’aurait pu se soustraire à ce repas, vu qu’il était en son honneur. Le banquet commença joyeusement et les convives se mirent à discuter bruyamment.

De Seine resta silencieux une bonne partie du repas. La journée avait eu son lot d’émotions et il lui était difficile de suivre les bavardages de ses voisins de table. En face de lui se trouvait l’Evêque, qui mangeait comme un goret et lançait des regards autour de lui, comme si il craignait d’être surpris en train de s’adonner à son vice favori. L’émissaire qui accompagnait sa troupe lors du voyage pour Fort aux Bois était là aussi, et tentait par tout moyen d’éviter le regard du Capitaine. Il semblait ne pas avoir encore digéré ses railleries. De Seine s’amusait par moment à le fixer de façon insistante, ce qui interrompait le malheureux qui devenait rubicond.

Le reste de la tablée était composée essentiellement de bourgeois. De gros bourgeois de province pour la plupart gras, bruyants et vulgaires. Les banquets de campagne devaient supporter ce genre de parasites pour pouvoir donner un peu d’ampleur aux fêtes. Le Seigneur Philippe semblait amplement ravi par cette cour de pacotille et recevait avec satisfaction les flatteries de ces gueux apprêtés comme des animaux de foire.

Dame Aimerud gardait une dignité et une élégance qui dénotait avec le reste de la salle. Elle picorait dans son assiette sans jamais donner l’impression de manger, et souriait poliment à toutes les âneries que lui imposaient ses convives. Sa grâce semblait d’ailleurs rejaillir quelque peu sur son cul-terreux de mari et donnait un peu de noblesse à ce couple improbable. Voyant que le regard du Capitaine s’était posé sur elle, elle esquissa un sourire distingué et lui fit un signe de tête.

« - Alors, Capitaine, que vous ont apporté vos investigations à la chaumière des la Jambe ? »

La voix de Philippe l’Agile était volontairement forte et joyeuse. Il était évident que les gardes congédiés avaient du faire leur rapport dès leur retour au Fort. De Seine sourit au Seigneur et lui répondit sur le même ton.

« - Assez peu de choses… Vos hommes ont fait un excellent travail de nettoyage sur place. Mais je ne vais pas me plaindre… J’ai beaucoup appris des traditions de votre beau pays. Beaucoup plus qu’avec votre émissaire en tout cas. »

L’émissaire se retourna brusquement vers l’officier et lui lança son regard le plus noir. Celui-ci lui rendit un sourire complice qui décontenança encore un peu plus le diplomate.

Philippe l’Adroit poursuivit.

« - Nos traditions ? Tiens donc ! Qu’avez-vous donc découvert de si pittoresque ? »

« - J’avoue qu’à mon arrivée je ne pensais trouver que bigoterie et obscurantisme dans vos contrées… Mais parfois les hommes de la capitale comme moi ne se rendent pas compte de toutes les finesses et les paradoxes de nos campagnes… »

Le Seigneur Philippe tenta soigneusement de gommer toute réaction de son visage. L’Evêque quant à lui trépignait de rage. Dame Aimerud ne leva pas les yeux de son assiette mais de Seine crût deviner une esquisse de sourire. Les bourgeois eux, ne les écoutaient pas. Le brouhaha se poursuivait dans la salle. Le Capitaine monta d’un ton.

« - En effet, qui croirait que dans une contrée si conquise à la Sainte Eglise, l’usage de fétiches païens et autres sorcelleries soit autant répandu. »

Le silence se fît dans la salle. Tous les convives portèrent leurs regards vers le couple seigneurial. Philippe l’Agile devint rubicond. Dame Aimerud, elle, n’avait toujours pas levé les yeux mais tout sourire avait disparu. Sa fine main blanche serrait sa coupe comme pour la détruire. Soudain, l’Evêque se leva.

« - Encore une fois vous insultez notre foi ! Vous et votre Duc, ce suppôt de Satan qui tente de détruire cette terre pieuse depuis son intronisation ! »

« - Taisez-vous imbécile ! » Le Seigneur se leva lui aussi et brandit un poing vengeur en direction du Capitaine.

« - J’ai bien assez toléré votre comportement ! Que vous vous gaussiez de notre foi, passe encore. Que vous dénigriez mon autorité en mes terres ne me surprend guère, Votre Duc fait cela depuis suffisamment longtemps. Mais que vous profitiez de notre hospitalité pour insulter mon épouse, je ne puis l’accepter ! Vous et vos hommes quitterez le Fort dès demain, la Jambe sera jugé par nos autorités. Si le Duc n’est pas satisfait de ma décision, qu’il vienne exposer ses griefs de vive voix ! »

Le Capitaine de Seine n’avait pas bronché. Il posa lentement son regard sur le Seigneur.

« - Sire Philippe, je respecterai votre décision. Vous vous doutez cependant que cela risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour vous et votre peuple. Mais je ne comprends pas pour quelle raison vous m’accusez d’avoir insulté votre épouse… »

« - Vous ne le savez que trop ! Le paganisme est un fléau en Fragelongue, et notre union doit justement endiguer cette peste. Vous profitez de notre hospitalité pour traiter Dame Aimerud de sorcière et ainsi semer la discorde au sein de mon peuple ! »

Dame Aimerud se leva brusquement et lança de toutes ses forces sa coupe qui traversa la pièce avant de heurter le mur. Elle lança un regard empli de haine à l’attention de son mari. Le Capitaine s’inclina en sa direction.

« - A aucun moment je n’ai voulu jeter l’opprobre sur vous, Ma Dame. Si vous vous êtes sentie heurtée par mes propos je m’en excuse. »

Aimerud le regarda avec mépris en se retira sans un mot pour ses convives.

---

« - Je crois que nous sommes bon pour une grosse tempête. »

Dès le coucher du soleil, le vent avait redoublé d’effort. Les flocons étaient maintenant lourds et leur course était folle. Gildas la Forge exprima son mécontentement à voix basse avant de rentrer dans sa chaumière. Il lui faudrait plusieurs heures pour rejoindre le Fort demain et il se doutait que le reste de la populace resterait enfermée pendant les trois prochains jours. Tout cela était mauvais pour les affaires, et Gildas détestait cela.

A l’intérieur, il faisait chaud. Sa femme était affairée devant la cheminée et une bonne odeur de lard et de chou embaumait la pièce. Cette ambiance fît oublier ses préoccupations à Gildas.

« - Une tempête se prépare… » Dit-elle sans se retourner.

« - J’ai bien vu, n’en parlons plus… »

La Forge s’installa à la table et se servit un godet de vin en attendant le repas.

« - Les enfants ont mangé ? »

« - Oui, ils dorment déjà. »

La femme lui déposa son assiette. Le fumet qui s’en dégagea parvint à détendre le forgeron. Plein d’enthousiasme, il prit son couteau, signa la belle miche ronde, et se coupa une tranche généreuse. Il était affamé et cela faisait au moins trois bonnes heures qu’il attendait ce moment.

Soudain un cri aigu se fit entendre de l’extérieur. C’était ce sale cabot qui avait du se faire mal en chassant le mulot sur le tas de bois. Cette sale bête allait encore réveiller les enfants ! C’était d’ailleurs déjà fait. L’aîné laissait déjà sortir sa tête de la soupente, les yeux ronds comme des billes. Le petit, lui, entonnait déjà sa litanie de sanglots. Gildas se leva, menaça son aîné pour qu’il retourne à sa couche, et pressa son épouse d’aller calmer le benjamin. Ce chien allait apprendre ce qu’il en coûtait de déranger son maître pendant son repas.

« -Viens donc ici, sale corniaud ! »

Le vent était glacé. Gildas était exaspéré. Il allait se débarrasser de ce sale cabot, c’en était trop. Il prit sa hache à côté du tas de bois, et commença à inspecter les abords de la chaumière, bien décidé à accomplir son office. Un léger gémissement se fit entendre sur sa droite, et le forgeron se pressa vers cette direction. A la vue de l’animal, son sang se glaça.

Ce qu’il restait de la bête gisait dans une mare de sang. Le chien n’était pas mort mais était séparé de sa partie postérieure. Ses pleurs n’avaient rien de légers en vérité. Si à distance le vent les avait fait ressembler à un murmure, Le chien hurlait son agonie. Gildas, par charité, s’empressa d’achever la misérable créature avec sa hache.

Quelle bête avait bien pu lacérer son chien sans l’achever, et surtout laisser la dépouille sur place ? Mieux valait rentrer et barricader toutes les ouvertures.

Quand il arriva au niveau de sa porte, une dizaine d’hommes et de femmes déambulaient dans sa cour. Ils erraient sans but, comme des pantins. Lorsqu’un d’entre eux remarqua la présence de la Forge, il poussa un gémissement mou, et tout le groupe se dirigea vers lui. Leurs bras étaient tendus vers lui et moulinaient comme ceux d’un enfant devant un jouet. Le forgeron fonça dans sa maison, s’approcha de la table, et, sous le regard interloqué de sa femme, la poussa contre la porte d’entrée.

« - Rejoins les enfants, hâte toi ! »

La Forge fît basculer la grande commode par-dessus la table. Personne ne pourrait rentrer ainsi, en tout cas il l’espérait. Il rejoint sa famille à l’étage. Sa femme et ses deux garçons le regardèrent terrifié. Il se laissa tomber sur les genoux et les enlaça tous. Gildas n’avait jamais été très pieux mais il commença à prier.


Par Steuf ! Rabier
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Dimanche 25 janvier 2009
« - Debout Lieutenant, Le Duc vous réclame. »

Le Lieutenant de Seine ouvrit péniblement les yeux et se retint de ne pas maugréer après le coup de pied que son Capitaine avait mis dans sa paillasse. Cela faisait sept jours que ses nerfs étaient mis à rude épreuve. Le froid, l’humidité et les nuits de trois heures peuplées d’horribles cauchemars… il pensa qu’il se souviendrait longtemps de sa première mission en temps qu’officier.

Le jeune homme tenta de deviner l’heure qu’il était, mais le ciel était rouge sans interruption depuis deux jours. Il se leva et quitta sa tente en titubant. Pendant sa pause, les soldats n’avaient pas chômé se dit-il ; Maintenant l’ensemble des chaumières étaient en flamme. Régulièrement les hommes alimentaient les brasiers en y jetant les dépouilles des villageois transformé ou non en ces aberrations.

De Seine monta à grands pas en direction du poste d’observation. Le Duc se tenait droit face au carnage et serrait les poings. Quand il vit arriver le jeune lieutenant, il sembla se détendre un peu.

« -Ah, mon garçon ! Te voilà enfin ! »

« - Vous m’avez fait quérir, Sire ? »

« - Oui. Je sais que tes nuits sont courtes mais j’avais besoin de converser un peu… Tu m’excuseras ce caprice, j’espère. »

« - Je suis à vos ordres, Sire. »

« - Certes, mais je sais que tu es plus que ça. Tu l’as démontré tout au long de cette manœuvre. Alors que mes capitaines et mes conseillers me suppliaient de trouver une solution moins radicale, tu n’as émis aucune objection. Oh ! Je sais très bien que ce n’est pas un simple signe de soumission. En t’observant, j’ai remarqué ton verbe tranchant et ton absence de diplomatie envers tes supérieurs… Non ! Tu as compris instinctivement ce que la situation impliquait. Tu es de la même race que moi, mon garçon. Tu es un dirigeant né.
Je sais bien que dans mes rangs, certains prennent un plaisir malsain à anéantir tout ce qui vit dans ce fief, mais tu n’es pas de ceux là. Je suis même sûr que ta conscience te brûle à chaque moment de répit… N’est-ce pas ?

De Seine eut un sourire gêné.

« - Je ne dors presque plus, Sire… »

« - Tout ce que nous faisons, mon garçon, l’Histoire ne s’en souviendra pas. D’ailleurs, je ferai tout pour qu’il en soit ainsi. Mais nous savons tous les deux que les générations à venir nous devront tout. Ces charniers, ces meurtres, ces horreurs, nous les commettons pour eux. »

A ce moment précis, le jeune lieutenant était confus. Il oscillait entre la fierté de savoir l’estime et la confiance que le Duc lui portait, et une haine féroce en son encontre. Il savait qu’à cause de tout ce qu’il venait de vivre, quelque chose venait de mourir en lui. Mais c’était vrai, il savait pertinemment que le sang qu’il avait sur les mains n’avait pas coulé en vain. Si c’était à refaire, il le referait.

« - Maintenant Lieutenant, notre tâche est terminée ici. Il est temps pour nous de détruire la source de ce mal… »

« - La source, Sire ? »

« - Une sorcière. »

Si de Seine pensait avoir vécu les pires moments de sa vie, il ne savait pas encore que cette chasse aux sorcières lui réservait le pire.


Aujourd’hui tout recommençait. Bien qu’il ne soit plus un jeune lieutenant, cette idée le fit frémir à nouveau.

---

« - Hardi ! »

« - Rien ! »

« - La Jambe ! »

« - Rien ! »

Une heure qu’ils fouillaient chaque pouce de ce bois. Les cris du Capitaine et les réponses devenaient presque une berceuse aux oreilles de Renan. Le jeune homme était épuisé par le froid, et chacun de ses pas dans la neige semblait en valoir quatre. Si au moins il savait ce qu’il cherchait !

Tantôt, quand de Seine et Hardi étaient revenus devant la chaumière, Renan supposa qu’ils avaient découvert quelque chose de grave. Le Capitaine, jusqu’ici cassant, semblait absent. Il congédia les soldats du Seigneur poliment. Les deux pauvres bougres refusèrent prudemment, mais l’officier insista sans perdre de sa courtoisie. Après leur départ, Il se tourna vers Renan.

« - Mon garçon, nous allons fouiller ce bois. A la moindre alerte, tu nous hèles. Pas d’héroïsme, Promets le moi. »

Renan fut désarçonné par ce ton paternel. Il bafouilla son accord et la battue commença.

Depuis, rien. Une bonne heure de recherche s’était écoulée et hormis quelques mulots qui tentaient l’aventure au milieu de la neige, Renan n’avait rien vu. C’est au moment où le jeune homme commença à laisser errer son esprit qu’il trouva la chose.

Ce qui avait été un homme se tenait au pied d’un arbre, bouche ouverte et semblait vouloir fixer un point invisible sur son propre front. Il émettait un râle grave sans discontinuer, et l’arrivée de Renan ne le perturba pas.

« -La Jambe ! »
« -La Jambe ! »

Renan ne put répondre. Rien ne pouvait sortir de sa bouche, son corps était pétrifié sur place. Il était persuadé que s’il faisait le moindre bruit, le monstre le remarquerai et le tuerait sur le champ.

« -La Jambe ! »

« -La Jambe ! Répondez, Bon sang ! »

Ne pas bouger, la chose ne le verrait pas. Ne plus respirer, ne plus penser. Ce monstre ne le trouverait pas, il était trop bien caché pour cela…

« -La Jambe, espèce de petit imbécile, répondez, hurlez ! »

Soudain, le cadavre sortit de sa contemplation et remarqua Renan face à lui. Il renifla en sa direction, tendit les bras et s’approcha lentement. Son râle se faisait impatient, presque joyeux.

---

« - Quel idiot ! Pourquoi ne l’ai-je pas renvoyé au Fort comme les deux autres crétins ? »

Le Sergent arrivait déjà vers Le Capitaine de Seine.

« - La Jambe ! La Jambe ! »

Seul le vent glacé lui répondit.

« - Sergent, ses dernières réponses semblaient venir de l’ouest. Essayons de récupérer le gamin avant qu’il ne soit totalement démembré. »

Le sergent se contenta d’un regard inquiet comme réponse, et défourailla son épée. De Seine fît de même et prit la tête de leur marche.

Soudain, un hurlement brisa le silence du bois. Comme celui d’un enfant terrorisé, entrecoupé de pleurs. Les deux militaires se mirent à courir désespérément vers celui-ci. Le Capitaine de Seine, qui n’avait jamais cru en Dieu, se surprit à prier.



Par Steuf ! Rabier
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