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Dimanche 22 mars 2009
« - Allez vous mettre en sécurité, sombre idiot ! »

Le Capitaine venait d’envoyer un coup de pied dans la tête de la créature, ce qui avait libéré Jehan de son emprise. Le jeune homme se leva et couru péniblement à quelques pas de l’empoignade.

De Seine et Hardi ne laissèrent à cette chose aucun répit. A peine fût-elle redressé que le Sergent lui asséna un coup d’épée à l’épaule droite. Une gerbe de sang noir gicla sur la neige immaculée. La créature poussa un râle nonchalant et amorça un tour sur elle-même comme pour prendre la fuite. De Seine en profita pour lui asséner le coup de grâce, et la tête du monstre roula en direction de Jehan. Le jeune homme fixa un instant ce visage à ses pieds. Son expression figée était la même qu’au moment de leur rencontre. Comme si cette horreur n’avait pas réalisée tout au long de la rixe que l’issue en serait sa mort. Que pouvait-il bien se passer ? Jehan tremblait de tout son corps quand Hardi posa sa main sur son épaule.

« - Allez viens petit, le jour touche à sa fin, il ne faut pas rester là… »

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« - Philippe l’Agile, Seigneur de Fort aux Bois et son épouse Aimerud de Fragelongue ! »

A l’entrée du Seigneur dans la salle à manger, toute la tablée se leva en signe de déférence. De Seine détestait les mondanités et s’arrangeait habituellement pour les éviter. D’ailleurs au Château, il n’était jamais convié aux fêtes ou banquets, c’était un accord tacite entre le Duc et lui. Il était homme de l’ombre et si il voulait conserver son efficacité, il devait le moins possible fréquenter le monde politique.

Ce soir, tous les notables du fort étaient présents. Le Capitaine n’aurait pu se soustraire à ce repas, vu qu’il était en son honneur. Le banquet commença joyeusement et les convives se mirent à discuter bruyamment.

De Seine resta silencieux une bonne partie du repas. La journée avait eu son lot d’émotions et il lui était difficile de suivre les bavardages de ses voisins de table. En face de lui se trouvait l’Evêque, qui mangeait comme un goret et lançait des regards autour de lui, comme si il craignait d’être surpris en train de s’adonner à son vice favori. L’émissaire qui accompagnait sa troupe lors du voyage pour Fort aux Bois était là aussi, et tentait par tout moyen d’éviter le regard du Capitaine. Il semblait ne pas avoir encore digéré ses railleries. De Seine s’amusait par moment à le fixer de façon insistante, ce qui interrompait le malheureux qui devenait rubicond.

Le reste de la tablée était composée essentiellement de bourgeois. De gros bourgeois de province pour la plupart gras, bruyants et vulgaires. Les banquets de campagne devaient supporter ce genre de parasites pour pouvoir donner un peu d’ampleur aux fêtes. Le Seigneur Philippe semblait amplement ravi par cette cour de pacotille et recevait avec satisfaction les flatteries de ces gueux apprêtés comme des animaux de foire.

Dame Aimerud gardait une dignité et une élégance qui dénotait avec le reste de la salle. Elle picorait dans son assiette sans jamais donner l’impression de manger, et souriait poliment à toutes les âneries que lui imposaient ses convives. Sa grâce semblait d’ailleurs rejaillir quelque peu sur son cul-terreux de mari et donnait un peu de noblesse à ce couple improbable. Voyant que le regard du Capitaine s’était posé sur elle, elle esquissa un sourire distingué et lui fit un signe de tête.

« - Alors, Capitaine, que vous ont apporté vos investigations à la chaumière des la Jambe ? »

La voix de Philippe l’Agile était volontairement forte et joyeuse. Il était évident que les gardes congédiés avaient du faire leur rapport dès leur retour au Fort. De Seine sourit au Seigneur et lui répondit sur le même ton.

« - Assez peu de choses… Vos hommes ont fait un excellent travail de nettoyage sur place. Mais je ne vais pas me plaindre… J’ai beaucoup appris des traditions de votre beau pays. Beaucoup plus qu’avec votre émissaire en tout cas. »

L’émissaire se retourna brusquement vers l’officier et lui lança son regard le plus noir. Celui-ci lui rendit un sourire complice qui décontenança encore un peu plus le diplomate.

Philippe l’Adroit poursuivit.

« - Nos traditions ? Tiens donc ! Qu’avez-vous donc découvert de si pittoresque ? »

« - J’avoue qu’à mon arrivée je ne pensais trouver que bigoterie et obscurantisme dans vos contrées… Mais parfois les hommes de la capitale comme moi ne se rendent pas compte de toutes les finesses et les paradoxes de nos campagnes… »

Le Seigneur Philippe tenta soigneusement de gommer toute réaction de son visage. L’Evêque quant à lui trépignait de rage. Dame Aimerud ne leva pas les yeux de son assiette mais de Seine crût deviner une esquisse de sourire. Les bourgeois eux, ne les écoutaient pas. Le brouhaha se poursuivait dans la salle. Le Capitaine monta d’un ton.

« - En effet, qui croirait que dans une contrée si conquise à la Sainte Eglise, l’usage de fétiches païens et autres sorcelleries soit autant répandu. »

Le silence se fît dans la salle. Tous les convives portèrent leurs regards vers le couple seigneurial. Philippe l’Agile devint rubicond. Dame Aimerud, elle, n’avait toujours pas levé les yeux mais tout sourire avait disparu. Sa fine main blanche serrait sa coupe comme pour la détruire. Soudain, l’Evêque se leva.

« - Encore une fois vous insultez notre foi ! Vous et votre Duc, ce suppôt de Satan qui tente de détruire cette terre pieuse depuis son intronisation ! »

« - Taisez-vous imbécile ! » Le Seigneur se leva lui aussi et brandit un poing vengeur en direction du Capitaine.

« - J’ai bien assez toléré votre comportement ! Que vous vous gaussiez de notre foi, passe encore. Que vous dénigriez mon autorité en mes terres ne me surprend guère, Votre Duc fait cela depuis suffisamment longtemps. Mais que vous profitiez de notre hospitalité pour insulter mon épouse, je ne puis l’accepter ! Vous et vos hommes quitterez le Fort dès demain, la Jambe sera jugé par nos autorités. Si le Duc n’est pas satisfait de ma décision, qu’il vienne exposer ses griefs de vive voix ! »

Le Capitaine de Seine n’avait pas bronché. Il posa lentement son regard sur le Seigneur.

« - Sire Philippe, je respecterai votre décision. Vous vous doutez cependant que cela risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour vous et votre peuple. Mais je ne comprends pas pour quelle raison vous m’accusez d’avoir insulté votre épouse… »

« - Vous ne le savez que trop ! Le paganisme est un fléau en Fragelongue, et notre union doit justement endiguer cette peste. Vous profitez de notre hospitalité pour traiter Dame Aimerud de sorcière et ainsi semer la discorde au sein de mon peuple ! »

Dame Aimerud se leva brusquement et lança de toutes ses forces sa coupe qui traversa la pièce avant de heurter le mur. Elle lança un regard empli de haine à l’attention de son mari. Le Capitaine s’inclina en sa direction.

« - A aucun moment je n’ai voulu jeter l’opprobre sur vous, Ma Dame. Si vous vous êtes sentie heurtée par mes propos je m’en excuse. »

Aimerud le regarda avec mépris en se retira sans un mot pour ses convives.

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« - Je crois que nous sommes bon pour une grosse tempête. »

Dès le coucher du soleil, le vent avait redoublé d’effort. Les flocons étaient maintenant lourds et leur course était folle. Gildas la Forge exprima son mécontentement à voix basse avant de rentrer dans sa chaumière. Il lui faudrait plusieurs heures pour rejoindre le Fort demain et il se doutait que le reste de la populace resterait enfermée pendant les trois prochains jours. Tout cela était mauvais pour les affaires, et Gildas détestait cela.

A l’intérieur, il faisait chaud. Sa femme était affairée devant la cheminée et une bonne odeur de lard et de chou embaumait la pièce. Cette ambiance fît oublier ses préoccupations à Gildas.

« - Une tempête se prépare… » Dit-elle sans se retourner.

« - J’ai bien vu, n’en parlons plus… »

La Forge s’installa à la table et se servit un godet de vin en attendant le repas.

« - Les enfants ont mangé ? »

« - Oui, ils dorment déjà. »

La femme lui déposa son assiette. Le fumet qui s’en dégagea parvint à détendre le forgeron. Plein d’enthousiasme, il prit son couteau, signa la belle miche ronde, et se coupa une tranche généreuse. Il était affamé et cela faisait au moins trois bonnes heures qu’il attendait ce moment.

Soudain un cri aigu se fit entendre de l’extérieur. C’était ce sale cabot qui avait du se faire mal en chassant le mulot sur le tas de bois. Cette sale bête allait encore réveiller les enfants ! C’était d’ailleurs déjà fait. L’aîné laissait déjà sortir sa tête de la soupente, les yeux ronds comme des billes. Le petit, lui, entonnait déjà sa litanie de sanglots. Gildas se leva, menaça son aîné pour qu’il retourne à sa couche, et pressa son épouse d’aller calmer le benjamin. Ce chien allait apprendre ce qu’il en coûtait de déranger son maître pendant son repas.

« -Viens donc ici, sale corniaud ! »

Le vent était glacé. Gildas était exaspéré. Il allait se débarrasser de ce sale cabot, c’en était trop. Il prit sa hache à côté du tas de bois, et commença à inspecter les abords de la chaumière, bien décidé à accomplir son office. Un léger gémissement se fit entendre sur sa droite, et le forgeron se pressa vers cette direction. A la vue de l’animal, son sang se glaça.

Ce qu’il restait de la bête gisait dans une mare de sang. Le chien n’était pas mort mais était séparé de sa partie postérieure. Ses pleurs n’avaient rien de légers en vérité. Si à distance le vent les avait fait ressembler à un murmure, Le chien hurlait son agonie. Gildas, par charité, s’empressa d’achever la misérable créature avec sa hache.

Quelle bête avait bien pu lacérer son chien sans l’achever, et surtout laisser la dépouille sur place ? Mieux valait rentrer et barricader toutes les ouvertures.

Quand il arriva au niveau de sa porte, une dizaine d’hommes et de femmes déambulaient dans sa cour. Ils erraient sans but, comme des pantins. Lorsqu’un d’entre eux remarqua la présence de la Forge, il poussa un gémissement mou, et tout le groupe se dirigea vers lui. Leurs bras étaient tendus vers lui et moulinaient comme ceux d’un enfant devant un jouet. Le forgeron fonça dans sa maison, s’approcha de la table, et, sous le regard interloqué de sa femme, la poussa contre la porte d’entrée.

« - Rejoins les enfants, hâte toi ! »

La Forge fît basculer la grande commode par-dessus la table. Personne ne pourrait rentrer ainsi, en tout cas il l’espérait. Il rejoint sa famille à l’étage. Sa femme et ses deux garçons le regardèrent terrifié. Il se laissa tomber sur les genoux et les enlaça tous. Gildas n’avait jamais été très pieux mais il commença à prier.


Par Steuf ! Rabier - Publié dans : Episodes
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Dimanche 25 janvier 2009
« - Debout Lieutenant, Le Duc vous réclame. »

Le Lieutenant de Seine ouvrit péniblement les yeux et se retint de ne pas maugréer après le coup de pied que son Capitaine avait mis dans sa paillasse. Cela faisait sept jours que ses nerfs étaient mis à rude épreuve. Le froid, l’humidité et les nuits de trois heures peuplées d’horribles cauchemars… il pensa qu’il se souviendrait longtemps de sa première mission en temps qu’officier.

Le jeune homme tenta de deviner l’heure qu’il était, mais le ciel était rouge sans interruption depuis deux jours. Il se leva et quitta sa tente en titubant. Pendant sa pause, les soldats n’avaient pas chômé se dit-il ; Maintenant l’ensemble des chaumières étaient en flamme. Régulièrement les hommes alimentaient les brasiers en y jetant les dépouilles des villageois transformé ou non en ces aberrations.

De Seine monta à grands pas en direction du poste d’observation. Le Duc se tenait droit face au carnage et serrait les poings. Quand il vit arriver le jeune lieutenant, il sembla se détendre un peu.

« -Ah, mon garçon ! Te voilà enfin ! »

« - Vous m’avez fait quérir, Sire ? »

« - Oui. Je sais que tes nuits sont courtes mais j’avais besoin de converser un peu… Tu m’excuseras ce caprice, j’espère. »

« - Je suis à vos ordres, Sire. »

« - Certes, mais je sais que tu es plus que ça. Tu l’as démontré tout au long de cette manœuvre. Alors que mes capitaines et mes conseillers me suppliaient de trouver une solution moins radicale, tu n’as émis aucune objection. Oh ! Je sais très bien que ce n’est pas un simple signe de soumission. En t’observant, j’ai remarqué ton verbe tranchant et ton absence de diplomatie envers tes supérieurs… Non ! Tu as compris instinctivement ce que la situation impliquait. Tu es de la même race que moi, mon garçon. Tu es un dirigeant né.
Je sais bien que dans mes rangs, certains prennent un plaisir malsain à anéantir tout ce qui vit dans ce fief, mais tu n’es pas de ceux là. Je suis même sûr que ta conscience te brûle à chaque moment de répit… N’est-ce pas ?

De Seine eut un sourire gêné.

« - Je ne dors presque plus, Sire… »

« - Tout ce que nous faisons, mon garçon, l’Histoire ne s’en souviendra pas. D’ailleurs, je ferai tout pour qu’il en soit ainsi. Mais nous savons tous les deux que les générations à venir nous devront tout. Ces charniers, ces meurtres, ces horreurs, nous les commettons pour eux. »

A ce moment précis, le jeune lieutenant était confus. Il oscillait entre la fierté de savoir l’estime et la confiance que le Duc lui portait, et une haine féroce en son encontre. Il savait qu’à cause de tout ce qu’il venait de vivre, quelque chose venait de mourir en lui. Mais c’était vrai, il savait pertinemment que le sang qu’il avait sur les mains n’avait pas coulé en vain. Si c’était à refaire, il le referait.

« - Maintenant Lieutenant, notre tâche est terminée ici. Il est temps pour nous de détruire la source de ce mal… »

« - La source, Sire ? »

« - Une sorcière. »

Si de Seine pensait avoir vécu les pires moments de sa vie, il ne savait pas encore que cette chasse aux sorcières lui réservait le pire.


Aujourd’hui tout recommençait. Bien qu’il ne soit plus un jeune lieutenant, cette idée le fit frémir à nouveau.

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« - Hardi ! »

« - Rien ! »

« - La Jambe ! »

« - Rien ! »

Une heure qu’ils fouillaient chaque pouce de ce bois. Les cris du Capitaine et les réponses devenaient presque une berceuse aux oreilles de Renan. Le jeune homme était épuisé par le froid, et chacun de ses pas dans la neige semblait en valoir quatre. Si au moins il savait ce qu’il cherchait !

Tantôt, quand de Seine et Hardi étaient revenus devant la chaumière, Renan supposa qu’ils avaient découvert quelque chose de grave. Le Capitaine, jusqu’ici cassant, semblait absent. Il congédia les soldats du Seigneur poliment. Les deux pauvres bougres refusèrent prudemment, mais l’officier insista sans perdre de sa courtoisie. Après leur départ, Il se tourna vers Renan.

« - Mon garçon, nous allons fouiller ce bois. A la moindre alerte, tu nous hèles. Pas d’héroïsme, Promets le moi. »

Renan fut désarçonné par ce ton paternel. Il bafouilla son accord et la battue commença.

Depuis, rien. Une bonne heure de recherche s’était écoulée et hormis quelques mulots qui tentaient l’aventure au milieu de la neige, Renan n’avait rien vu. C’est au moment où le jeune homme commença à laisser errer son esprit qu’il trouva la chose.

Ce qui avait été un homme se tenait au pied d’un arbre, bouche ouverte et semblait vouloir fixer un point invisible sur son propre front. Il émettait un râle grave sans discontinuer, et l’arrivée de Renan ne le perturba pas.

« -La Jambe ! »
« -La Jambe ! »

Renan ne put répondre. Rien ne pouvait sortir de sa bouche, son corps était pétrifié sur place. Il était persuadé que s’il faisait le moindre bruit, le monstre le remarquerai et le tuerait sur le champ.

« -La Jambe ! »

« -La Jambe ! Répondez, Bon sang ! »

Ne pas bouger, la chose ne le verrait pas. Ne plus respirer, ne plus penser. Ce monstre ne le trouverait pas, il était trop bien caché pour cela…

« -La Jambe, espèce de petit imbécile, répondez, hurlez ! »

Soudain, le cadavre sortit de sa contemplation et remarqua Renan face à lui. Il renifla en sa direction, tendit les bras et s’approcha lentement. Son râle se faisait impatient, presque joyeux.

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« - Quel idiot ! Pourquoi ne l’ai-je pas renvoyé au Fort comme les deux autres crétins ? »

Le Sergent arrivait déjà vers Le Capitaine de Seine.

« - La Jambe ! La Jambe ! »

Seul le vent glacé lui répondit.

« - Sergent, ses dernières réponses semblaient venir de l’ouest. Essayons de récupérer le gamin avant qu’il ne soit totalement démembré. »

Le sergent se contenta d’un regard inquiet comme réponse, et défourailla son épée. De Seine fît de même et prit la tête de leur marche.

Soudain, un hurlement brisa le silence du bois. Comme celui d’un enfant terrorisé, entrecoupé de pleurs. Les deux militaires se mirent à courir désespérément vers celui-ci. Le Capitaine de Seine, qui n’avait jamais cru en Dieu, se surprit à prier.



Par Steuf ! Rabier - Publié dans : Episodes
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Samedi 27 décembre 2008
« - Tavernier, deux godets de cidre ! »

Après un accueil glacial dans le mess du Fort, Renan la jambe et le Sergent Hardi avaient préféré prendre un repas à l’auberge de la basse ville. La garde de Fort aux Bois était traditionnellement hostile à l’armée ducale, il n’était d’ailleurs pas difficile de comprendre cette animosité. L’écrasement de la fronde ne datait que d’une dizaine d’année et, chez les soldats, les plaies étaient encore fraîches. De toute façon, il ne posait aucune difficulté à Renan de retourner en ville. Cela faisait au moins six ans qu’il n’y était pas venu, et il savait que personne ne le reconnaîtrait ici. De plus ils avaient eu la bonne idée d’enfiler une tenue civile, ce qui éviterait les tensions.

« - Satanés bouseux ! Une minute de plus dans ce mess de malheur et nous étions bons pour une bagarre ! »

Depuis leur départ, le Sergent n’osait pas le regarder en face, et voilà que maintenant il insultait son peuple ! Renan lui répondit avec un sourire. Il ne se sentait pas d’ici de toute façon et il savait qu’Hardi n’avait pas voulu le blesser. Le Sergent était un homme affable et plein d’humanité, une qualité rare chez les gradés. Certes il était souvent malhabile dans ses rapports aux gens, mais le jeune soldat respectait et appréciait son supérieur.

Si personne dans l’établissement ne semblait avoir reconnu le fils la Jambe, tous avaient réveillé des souvenirs en lui. Il venait parfois chercher ici un tonneau de vin avec son père, et, malgré les six années passées, les habitués étaient toujours à leurs places respectives.

Bon sang ! Qu’avait-il bien pu passer dans la tête de son père pour commettre un tel massacre ? Certes Renan ne le portait pas dans son cœur mais il avait toujours été un bon mari et un bon père, pour sa sœur en tout cas. Pour lui ce fût une autre histoire. Renan avait toujours été plus proche de sa mère. De toute façon, il ne l’avait que très peu vu dans ses plus jeunes années et pendant ses rares moments de présence, c’était un homme dur. Il avait toujours destiné son aîné à la carrière militaire et ce sans se soucier de son avis.

Le patron s’approcha de la table avec les deux godets. Et comme dans toutes les petites villes de province la curiosité est un passe-temps répandu, Renan savait que celui-ci essaierait d’entamer la conversation. L’aubergiste avait une bonne soixantaine d’années, il portait sur son visage les stigmates du chicanier. Et Dieu sait si il l’était… Renan espérait que le dialogue serait court pour éviter tout incident, mais avec le caractère prolixe d’Hardi, la peine était déjà perdue.

« -Alors mes amis, quel bon vent vous emmène par chez nous ? »

Hardi, visiblement plus avisé que Renan ne le croyait, lui répondit un grand sourire au lèvre.

« - Nous nous rendons chez notre tante qui vit au sud, à Aiguebelle. Avec ce froid, nous avons décidé de faire halte dans votre belle ville… »

« - A la bonne heure ! Si vous voulez passer la nuit, sachez que nous avons de très bonnes chambres de libre. »

« - Merci l’ami, mais un gentil paysan en bordure du fort nous a déjà proposé le gîte. »

Renan était étonné par l’aplomb du Sergent. Le patron, visiblement déçu de ne pouvoir louer une de ses chambres, se renfrogna.

« - Ah… Si je puis me permettre de vous donner un conseil, évitez de traîner hors des fortifications… Il y a quelques jours un drame s’est produit. Une famille entière a été assassinée. »

« - Tiens donc ! Et les autorités n’ont pas su trouver le monstre qui a fait cela ? »

« - Pour sûr… »

« - Que risquons-nous alors ? »

« - La garde a bien trouvé un coupable, mais un qui arrange tout le monde… Un espion venu du Duché en vérité. Le Seigneur Philippe n’est pas aller chercher plus loin. Cela faisait longtemps que ce coquin de la Jambe aurait du pendre à une corde, mais si vous voulez mon avis, c’est le genre de crime qui ne peut être fait par un être humain. Nous, les anciens savons ce qui peut se passer dans ces bois le soir… Mais, je parle trop ! C’est un coup à vous couper l’envie de rester chez nous ! »

Renan se sentait bouillir. Ce vieillard osait mettre en doute l’honnêteté de son père ! Il se préparait à lui exprimer le fond de sa pensée quand le Sergent Hardi lui prit la main.

« - En effet ce n’est pas le genre d’histoire à raconter à d’honnêtes voyageurs ! Regardez, vous effrayez mon jeune frère ! Servez-nous donc un bol de soupe avant que notre appétit ne soit coupé ! »

Hardi se fendit d’un sourire complice vers l’aubergiste, et celui-ci repartit vers les cuisines.

« - Pas un mot, jeune homme. » chuchota Hardi. « Pour l’instant, nous rendrons plus service à ton père en jouant les nigauds. »

---

« - Laissez-moi seul avec le prisonnier. »

« - Impossible, j’ai pour consigne de… »

« - Sur cette affaire, je suis celui qui fait les consignes. Continuez à vous mettre en travers de ma route, et je m’arrangerais auprès du Seigneur pour vous faire monter la garde sous la neige. »

Le garde baissa le regard et laissa entrer de Seine dans la cellule.

La pièce était froide, humide et sombre. Dans un coin, Jehan la Jambe se tenait assis par terre, la tête entre les mains.

« - la Jambe… »
Jehan ne répondit pas. De Seine se rapprocha et posa doucement sa main sur l’épaule du prisonnier. Celui-ci eut un léger soubresaut et se décida à relever la tête. De prime abord le Capitaine fût troublé par le regard qui se posa sur le sien. La Jambe semblait perdu, apeuré. Il avait l’air qu’ont ces enfants sur le champ de bataille. On y lisait de l’incompréhension mais aussi la certitude d’avoir tout perdu. Lorsque le pauvre homme reprit un peu ses esprits, il éclata en sanglot.

« - Capitaine ! Vous êtes enfin là ! Je savais que le Duc ne me laisserait pas ! »

« - Doucement la Jambe, ne vous énervez pas. Vous savez bien que le Duc n’a jamais laissé choir ses meilleurs agents… Pour le moment, vous devez m’expliquer ce qui s’est passé avec votre famille. »

La Jambe débuta son récit. De Seine sentait bien que ce drame avait érodé l’esprit du malheureux. Il débutait son récit joyeusement, s’attardait longuement sur la description de son chien, puis se mettait à trembler et pleurer au fur à mesure des horreurs qu’il décrivait. Il ne put réussir à terminer son histoire. Il éclata en sanglots.

« -Là, doucement. C’est très bien, vous êtes un homme courageux, vous ne risquez plus rien maintenant. Je vais vous demander un dernier effort, mon ami : Votre demeure se trouve t’elle à proximité de sépultures ? »

« - Je ne sais pas, peut-être y a-t-il quelques tombes dans les bois… »

« - D’accord mon ami, reposez-vous maintenant. Je reviendrais bientôt. »

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« - Ca va aller mon garçon ? »

Renan esquissa un sourire confus vers le Sergent Hardi. Après toutes ces années, il revenait enfin à la chaumière de son enfance, mais il appréhendait la découverte de choses horribles qui gâcherait à jamais ses souvenirs.

De Seine était déjà descendu de cheval et se tenait devant l’entrée de la propriété, deux gardes de Fort au Bois, ceux qui avaient découvert le massacre, les avaient accompagné. Le capitaine scruta rapidement les environs, et sans se retourner donna ses consignes.

« - Le fils la Jambe ne rentre pas dans la maison. Je n’ai pas le temps de prêter l’épaule aux orphelins éplorés. Il inspectera la cour. Sergent, Je veux que vous alliez plus profondément dans le bois. Le moindre signe de civilisation, fétiche, sépulture, gravure sur un arbre, vous me hélez. Quand à vous soldats, vous allez me narrer vos actions lors de votre dernière visite. »

Renan serrait les dents. Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour pouvoir rosser ce capitaine. Mieux valait rapidement se mettre au travail, il se connaissait et savait que dans ces moments-là, mieux valait occuper son esprit. Il commença à inspecter la cour.

« - En arrivant nous avons découvert le corps du manant, sa tête se trouvait à une paire de pas de l’entrée. Nous avons ramassé le rondin ensanglanté et l’avons posé contre le mur. »
« L’arme » se trouvait encore à cet endroit.

« - Un rondin… Soldat, j’ai une question à vous poser… »

Le garde se raidit comme s’il allait subir un coup de fouet.

« - Vous m’avez l’air d’un âge respectable, j’en conclus que vous avez combattu pendant la fronde. »

« - Oui Capitaine… »

« - Vous avez donc, comme moi, vu plusieurs de vos ennemis ou camarades se faire décapiter, non ? »

« - J’en ai vu, Capitaine. »

« - Combien en avez-vous vu perdre la tête suite à un coup de massue ou de rondin ? »

« - Aucun, Capitaine. »

« - C’est bien ce que je pensais. Et là, vous avez conclu que le vagabond fût délesté de sa tête à coups de gourdin. Ne vous attendez pas à monter en grade de sitôt, mon ami. »

Le garde rougit, bafouilla, et de Seine balaya toute discussion d’un geste nonchalant de la main, et entra dans la chaumière.

Renan continua son inspection. Le gel des derniers jours avait gardé les traces dans la neige intactes, mais les gardes avaient déjà souillé l’endroit de leur pas. A la place où devait se trouver le corps, une flaque de sang noirâtre avait coloré la neige. La trace se poursuivait jusque derrière la maison. Le jeune homme la suivit pour arriver vers une cuve remplie de cendres et d’ossements. Le reste d’odeur de chair brûlé était couvert par un relent rance qui lui provoqua un haut le cœur. Soudain il entendit hurler de l’autre côté de la cour.

« - Brûlé ? Vous avez brûlé le corps de ce mendigot ? Etes-vous des barbares ou tout simplement des attardés ? »

De Seine accourut en direction de Renan et le jeta violemment de côté. Il se tint un instant devant la cuve, Et le jeune homme vit enfin cette sérénité narquoise disparaître du capitaine.

« - Qui ? Qui vous a donné pour consigne de brûler ce corps ? Répondez sur l’instant ou je vous transperce tous les deux ! »

Les gardes tentèrent de répondre, mais à nouveau un cri se fit entendre au loin.

« -Capitaine, Capitaine ! Venez vite ! »

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Quand de Seine arriva au côté de Hardi dans le bois, celui-ci était assis devant trois tombes profanés. A ce moment là le sang du capitaine se glaça. Il ne connaissait que trop bien la suite des évènements mais priait de toute son âme pour avoir tort. Lorsque le Sergent tendit sa main vers lui, il sût que ses craintes étaient fondées.

Dans sa paume se trouvaient trois petits sacs de lins noués par une mèche de cheveux.

« - Que faisons-nous Capitaine ? »

« -Rien pour le moment. Ou plutôt, si. Prions pour retrouver cette sorcière avant qu’elle ne répande sa peste. »



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Dimanche 7 décembre 2008
Fort aux Bois, 13ème de Janvier de l’an de grâce 1208.

Messire le Duc,

Si mon émissaire vous est envoyé aujourd’hui, ce n’est malheureusement point pour une heureuse nouvelle. Je souhaite vous enquérir d’un drame qui s’est déroulé dans mon fief de Fort aux Bois et qui concerne votre protégé Jehan la Jambe.

Votre ancien soldat fût prit hier d’une folie meurtrière. Il assassina un vagabond, sa femme et sa fille avant de s’adonner sur leurs dépouilles à des rituels que seul le malin put lui suggérer.
En effet, l’escouade qui visita sa chaumière m’informa que le vagabond avait été séparé de sa tête et que femme et fille la Jambe semblaient avoir été dévorées.

Ce drame a mis en émoi toute la populace de Fort au Bois. Vous connaissez, Messire, la ferveur chrétienne de notre province, et bien que je saches que vous ne la partagez pas aussi ardemment, Je suis sûr que vous ne vous opposerez pas à l’instauration d’un tribunal d’inquisition pour juger et châtier miséricordieusement Jehan la Jambe. Bien entendu en temps que votre vassal, j’attendrais votre autorisation pour débuter le procès, mais je vous rappelle qu’une quelconque grâce ou protection envers votre protégé serait mal vécue par le peuple de Fort aux Bois et risquerait de mettre à mal l’autorité ducale ou votre indifférence envers la Sainte Eglise de Rome est déjà parfois mal comprise.

Sachez, Messire le Duc, que notre Evêque s’est engagé à faire preuve de toute l’impartialité et la miséricorde qui incombe à sa fonction, et que rien ne sera fait pour éroder votre autorité dans notre province. Je compte sur la confiance que vous me portez pour régler avec sagesse cette sombre affaire.

Je vous demanderai aussi, cher Suzerain, de libérer pour quelques jours de ses obligations à vos côté Renan la Jambe, afin qu’il puisse assister aux funérailles de ses pauvres mère et sœur.

Dans l’attente de votre autorisation, veuillez convenir, Messire le Duc, de ma fidélité et de mon allégeance.

Philippe l’Agile,
Seigneur de Fort au Bois



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« - La Jambe… la Jambe ! »

« - Oui Capitaine ? »

C’était les premiers mots du jeune homme depuis leur départ, trois jours auparavant.

« - Au lieu de bailler aux corneilles, donnez-nous quelques indications sur les coutumes de votre pays natal avant notre arrivée… »

« - Il n’y a pas grand-chose à dire, nous vivions loin du village et mon père m’a fait rejoindre la garde ducale à 13 ans… »

Le Capitaine de Seine sentait bien que l’ambiance au sein de son convoi était tendue, mais après quelques heures de cheval, ses deux autres compagnons, le Sergent Hardi et l’émissaire du Seigneur Philippe l’Adroit avaient commencé à discuter de la pluie et du beau temps comme si de rien n’était. C’était d’ailleurs étonnant que l’émissaire se soit apaisé aussi rapidement. Il avait exprimé de grandes réserves quant à la décision du Duc de monter une équipe pour enquêter sur le massacre de Fort aux Bois. Le Seigneur l’Adroit ne voulait surtout pas voir arriver un groupe qui se substituerait à son autorité juridique et à celle du clergé local. Il vivrait cela comme un désaveu du Duc et il reprocherait sûrement à son émissaire son manque de pugnacité. Mais de Seine n’en avait cure, il représentait l’autorité ducale et ne s’en laisserait sûrement pas conter par un seigneur de campagne. Le Duc avait clairement exprimé le désir que la lumière soit faite sur cette affaire, et que Jehan la jambe bénéficie de toutes les ressources judiciaires avant qu’un verdict ne soit donné.

De Seine ne voulait pas que le fils la Jambe se joigne à l’expédition. Certes, ce crime affreux concernait sa famille, mais il aurait été plus judicieux à son avis de le faire venir par un autre convoi pour qu’il se contente d’enterrer sa mère et sa sœur. Le Duc n’avait pas voulu débattre de cette question avec le Capitaine qui avait dût s’incliner. Maintenant il se retrouvait avec ce gamin amorphe dans les jambes, et il savait très bien que cela compliquerait ses investigations. Quelle crédibilité aurait-il face au Seigneur l’Adroit avec un membre de la famille de l’accusé dans la commission d’enquête ? Le vassal penserait que leur unique but était d’innocenter la Jambe. Mais n’étaient-ils pas là pour cela justement ? Le Duc appréciait les La jambe, père et fils, et il était étonnant qu’un héros de guerre réputé pour sa loyauté et son sang-froid sombre du jour au lendemain dans la démence et se livre à un tel massacre.

« - Vous viviez donc en ermites ? »

« - Mon père est un militaire, les préoccupations des gueux de la région ne l’ont jamais intéressé, non que nous avions de mauvaises relations avec nos voisins… »

« - Mais vous étiez suffisamment isolés pour qu’un crime se produise sans alerter les alentours. »
La Jambe se raidit, garda le silence quelques secondes, et répondit :

« - En effet. »

De Seine avait décidé que si le fils voulait prendre part à l’enquête, il fallait qu’il prenne ses distances avec le drame. Ainsi de temps en temps, il éprouverait son sang-froid en lui ravivant ses plaies encore fraîches, et si le jeune homme émettait la moindre protestation, il le renverrait sur le champ.

« - Et vous, Emissaire, nous ferez vous l’honneur de nous présenter votre contrée ? »

Le diplomate s’éclaircit la voix comme pour entonner un sermon.

« - Les trois valeurs de Fort au Bois sont : Loyauté, labeur, et piété. Dieu guide le… »

« - Epargnez-nous vos sornettes ! Le Duc n’est plus avec nous… On ne peut pas dire que la loyauté envers le Duché est une valeur qui a fait la légende de votre région… Il est vrai par contre que votre amour des superstitions est légendaire. D’ailleurs, le Seigneur Philippe l’Adroit ne s’était-il pas proclamé Elu de Dieu lors de votre tentative de sécession il y a dix ans ? »

De Seine sentit qu’il avait fait mouche.

« - Si j’avais su que votre but était d’être insultant, j’eut préféré que nous ne commencions pas cette conversation, Capitaine. »

De Seine lui sourit comme il l’aurait fait à un enfant, et détourna son regard. Au temps pour la cordialité, se dit-il. Sa mission était judiciaire, non diplomatique. Il devait dès le départ faire comprendre à tous que, durant l’enquête, il représentait l’autorité suprême. Le moindre signe de faiblesse se retournerai contre lui. Il serait arrogant, pédant, parfois grossier, et grâce à cela, ces paysans le respecteraient et le laisseraient mener sa besogne. Jusqu’à l’entrée de Fort au Bois, plus personne n’ouvrit la bouche.

---

Quand de Seine entra dans la salle de conférence du Seigneur l’Agile, son Emissaire lui avait déjà annoncé la décision du Duc et il s’entretenait avec l’Evêque. Il sentit tout de suite que la conversation serait tendue. Arrivé face au trône, il posa un genou à terre et salua le Seigneur.

« -Relevez-vous, Capitaine… Ainsi le Duc nous pense incapable de gérer nos affaires. Je pense que vous êtes conscient que c’est par pure loyauté que je l’ai averti de la situation dans laquelle s’est mis Jehan la Jambe. Je connais l’estime que le Duc a pour lui, mais je ne m’attendais pas à voir débarquer une troupe pour m’empêcher de faire exécuter la loi. »

« - Nous sommes trois, mon Seigneur… Le mot « troupe » est un peu excessif. Cette affaire est ardue, nous venons juste vous assister afin que l’entière lumière soit faite sur cette sombre histoire. »

L’Evêque s’avança vers de Seine, visiblement agacé.

« - En quoi des militaires seraient-ils capables pour une manifestation du malin ? L’attente de vos conclusions nous force à garder en notre sein un être démoniaque… Peut-être a-t-il déjà perverti d’autres membres de notre congrégation ! »

« - C’est bien cela qui a décidé le Duc à m’envoyer ici. Il juge en effet les solutions du clergé dans ce genre d’affaire trop expéditives. Personne ne veut brûler un innocent, n’est ce pas ? »

Philippe l’Agile se leva brusquement.

« - Un innocent ? Cet homme a tué trois personnes dont deux membres de sa famille ! Le Duc veut-il encourager la barbarie dans ses provinces ? »

« - Si effectivement la Jambe est coupable des faits que vous lui imputez, vous pourrez en faire ce que vous voudrez. Mais si d’ici là, si le moindre mal lui est fait, vous en repartirez directement avec le Duc. Et si cela devait arriver, Messire l’Evêque, je vous conseille de prier encore plus ardemment. Votre dieu, malheureusement, ne vous sera pas d’un grand secours. »

L’Evêque était devenu rubicond.

« - Vous blasphémez, mécréant ! Vous en répondrez devant Dieu ! »

De Seine s’était déjà retourné vers la sortie. Sans même un regard vers ses interlocuteurs, il répondit :

« - Je m’en soucierais en temps voulu. Pour l’instant, je vais m’installer dans mes quartiers. Ensuite j’irais rencontrer notre prévenu pour connaître sa version de l’histoire. Demain matin je souhaite qu’un de vos soldats me mène vers le logis des la Jambe pour que je puisse observer le lieu. Sur ces mots, Messires, je vous souhaite une bonne soirée. »

Par Steuf ! Rabier - Publié dans : Episodes
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Dimanche 26 octobre 2008
« - Allez le chien, on rentre ! »

Le soleil commençait à baisser quand Jehan la jambe décida de s’en retourner chez lui. La journée avait été bonne et les collets tous garnis. En temps de neige, le gibier affamé se laissait prendre plus facilement et comme il était seul à avoir le droit de poser des pièges à quatre lieues à la ronde, les hivers n’étaient jamais une période difficile pour lui et les siens. Il savait très bien que par rapport aux serfs qui habitaient près de chez lui, il était chanceux, mais n’avait-il pas payé ce privilège d’un grand prix ? Pendant dix années il avait été un soldat dans les armées du Duc, un excellent soldat même. Le Duc, par ailleurs qui était un homme bon, l’avait reconnu lorsque Jehan avait perdu sa jambe en campagne. C’est pour cela qu’il lui avait offert un peu de terre pour passer ses vieux jours. Depuis, il coulait des jours heureux avec sa femme et sa plus jeune fille. Il avait poussé son fils à embrasser la carrière militaire et celui-ci leur versait une belle rente qui leur permettait de vivre sans soucis matériel.

Comme toujours le chien allait et venait sur le chemin du retour, comme s’il se moquait du pas claudicant de son maître. Cela amusait toujours Jehan de voir la bête stopper sa course devant lui, se pencher en avant les yeux pleins de malice et de défi, et repartir à toute allure vers leur destination. Le chien devait bien courir le double de la distance du trajet tous les jours, mais il était jeune et Jehan savait bien que ce tempérament ne durait pas, même chez les animaux.

La nuit était presque tombée lorsqu’il arriva près de sa maison. Il savait déjà que son Agathe le réprimanderait et lui dirait qu’il aurait dû partir plus tôt. Il la regarderai en souriant, lui baiserait le front, et elle se contenterait de réprimer un rire en bougonnant.

Quand il se trouva à une trentaine de pas de l’entrée, Le chien stoppa net. Un homme se trouvait à côté du tas de bois. L’animal hérissa le poil, se mit à grogner, et tenta prudemment une approche. Lorsqu’il eut fait deux pas, il huma l’air et tout stigmate de combat disparut. Sa queue se logea entre ses jambes, ses oreilles s’aplatirent, et une psalmodie de petits gémissements commença à se faire entendre. Le chien s’éloigna ne sachant comment éviter de tourner le dos à la silhouette qui se balançait légèrement au rythme du vent. Dès que le cabot fut à distance raisonnable de l’inconnu, il détalla et Jehan le vit s’éloigner vers les bois.

« - Le bonjour, l’ami, vous cherchez quelque chose ? »

Jehan s’approcha pour distinguer le personnage. La première chose qu’il remarqua fût une odeur pestilentielle. Souvent des mendiants qui venaient demander l’aumône ou le gîte chez lui empestaient, mais jamais il n’avait été confronté à une telle puanteur. Il ne sentait pas simplement la crasse mais une odeur de pourriture, comme une pièce de viande gâtée. L’homme portait des guenilles déchirées couvertes de plaques de boue séchées, était entouré d’une nuée de mouches et semblait atteint d’une grave maladie. Son visage était d’un gris qui ressemblait à une robe de cordelier et était couvert de coupures purulentes. Jehan eût un haut le cœur en voyant ce tas de chair rance mais réussit à se reprendre.

« - Ca ne va pas ? Je peux vous aider ? »

L’homme tourna la tête vers Jehan et fixa son regard vide sur lui. Des balbutiements incompréhensibles sortirent de sa mâchoire qui pendait, et le sang de Jehan se glaça.

La chose se mit à avancer lentement vers lui. Elle tendait ses bras comme pour l’embrasser. Le vieil homme tenta de reculer mais sa jambe de bois lui joua un mauvais tour. Il bascula en arrière et sa tête vint cogner un rondin de bois qui traînait par là. Paniqué et sonné, il ne put rien faire qu’agripper le cou du monstre lorsqu’il s’effondra sur lui.

Sa première intention fut de hurler en espérant que quelqu’un dans les alentours lui vienne en aide, mais c’était hors de question. Si Agathe était alertée, elle sortirait de la chaumière et cette infâme créature risquait de changer de cible. Il devait trouver un moyen de se tirer de ce guêpier seul. Il n’était plus le jeune combattant qu’il avait été contre les saxons, mais, même avec une seule jambe, il pouvait venir à bout de cette horreur décharnée ! Son agresseur lui empoignait la tête et tentait de l’attirer vers lui. Jehan lui résistait sans trop de mal mais la chose lui bavait abondamment sur le visage. Le contact de cette matière visqueuse et son goût âcre l’empêchait de se concentrer. Soudain il réussit à projeter d’un coup de pied son assaillant en arrière. Celui-ci tenta grotesquement de garder son équilibre mais tomba sur les fesses comme un jeune enfant mal assuré. Jehan réussit non sans difficultés à se relever à l’aide du rondin de bois, et lorsqu’il fut enfin debout utilisa celui-ci pour frapper violemment le visage de la créature. Sa tête explosa comme un fruit trop mûr et des gerbes de sang noir tachèrent la neige environnante.

Jehan, épuisé par cette rixe sentit sa jambe valide flancher. Il se retrouva par terre et vomit d’un râle rauque entrecoupé de gémissement de terreur. Qu’avait-il fait au bon Dieu pour vivre cela ? Toute sa vie il avait combattu pour la grandeur du Duché, il avait été un bon mari, un bon père… Pourquoi devait-il subir aujourd’hui une épreuve comme celle-ci ? Il réussit tout de même à reprendre ses esprits et se releva péniblement. Il observa le cadavre face à lui et décida de le cacher. Si Agathe ou sa fille voyait cela, elles ne pourraient plus vivre tranquillement dans cette maison. Il empoigna les pieds de la créature et l’emmena laborieusement à une centaine de pas de son foyer, à l’orée du bois.

Essoufflé, il se traîna ensuite vers le puit. Il devait se laver avant de rentrer dans la chaumière, et la nuit venue, il ressortirait pour enterrer cette immondice. Il n’en parlerait à personne, il le savait. Sa vie devait redevenir comme elle l’était avant, et il ne voyait pas comment expliquer sa mésaventure aux autorités sans passer pour fou ou pire. Quand sa toilette fut terminée, Jehan se décida à rentrer dans son foyer.

Lorsque il poussa la porte, Ce qu’il vit finit de lui éprouver les nerfs. Deux autres de ces choses étaient en train de dévorer sa femme et sa fille. Agathe gisait par terre, ventre ouvert tandis que l’un des monstres tirait vers sa bouche un boyau. L’autre tenait la petite dans ses bras comme un jouet et dévorait tout ce qui pouvait sortir de son crâne fendu. Jehan fut pris de vertige et sentit un goût de métal dans sa bouche. Il était terrorisé et ne sentit pas qu’il urinait dans ses chausses. Il se décida enfin à s’enfuir.

La nuit était tombée. Jehan couru trois bonnes heures jusqu’aux portes du château du Seigneur Philippe l’adroit. Lorsqu’il arriva devant les gardes, il s’écroula à leurs pieds et pleura.


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