Après un accueil glacial dans le mess du Fort, Renan la jambe et le Sergent Hardi avaient préféré prendre un repas à l’auberge de la basse ville. La garde de Fort aux Bois était
traditionnellement hostile à l’armée ducale, il n’était d’ailleurs pas difficile de comprendre cette animosité. L’écrasement de la fronde ne datait que d’une dizaine d’année et, chez les soldats,
les plaies étaient encore fraîches. De toute façon, il ne posait aucune difficulté à Renan de retourner en ville. Cela faisait au moins six ans qu’il n’y était pas venu, et il savait que personne
ne le reconnaîtrait ici. De plus ils avaient eu la bonne idée d’enfiler une tenue civile, ce qui éviterait les tensions.
« - Satanés bouseux ! Une minute de plus dans ce mess de malheur et nous étions bons pour une bagarre ! »
Depuis leur départ, le Sergent n’osait pas le regarder en face, et voilà que maintenant il insultait son peuple ! Renan lui répondit avec un sourire. Il ne se sentait pas d’ici de toute façon et
il savait qu’Hardi n’avait pas voulu le blesser. Le Sergent était un homme affable et plein d’humanité, une qualité rare chez les gradés. Certes il était souvent malhabile dans ses rapports aux
gens, mais le jeune soldat respectait et appréciait son supérieur.
Si personne dans l’établissement ne semblait avoir reconnu le fils la Jambe, tous avaient réveillé des souvenirs en lui. Il venait parfois chercher ici un tonneau de vin avec son père, et, malgré
les six années passées, les habitués étaient toujours à leurs places respectives.
Bon sang ! Qu’avait-il bien pu passer dans la tête de son père pour commettre un tel massacre ? Certes Renan ne le portait pas dans son cœur mais il avait toujours été un bon mari et un bon père,
pour sa sœur en tout cas. Pour lui ce fût une autre histoire. Renan avait toujours été plus proche de sa mère. De toute façon, il ne l’avait que très peu vu dans ses plus jeunes années et pendant
ses rares moments de présence, c’était un homme dur. Il avait toujours destiné son aîné à la carrière militaire et ce sans se soucier de son avis.
Le patron s’approcha de la table avec les deux godets. Et comme dans toutes les petites villes de province la curiosité est un passe-temps répandu, Renan savait que celui-ci essaierait d’entamer
la conversation. L’aubergiste avait une bonne soixantaine d’années, il portait sur son visage les stigmates du chicanier. Et Dieu sait si il l’était… Renan espérait que le dialogue serait court
pour éviter tout incident, mais avec le caractère prolixe d’Hardi, la peine était déjà perdue.
« -Alors mes amis, quel bon vent vous emmène par chez nous ? »
Hardi, visiblement plus avisé que Renan ne le croyait, lui répondit un grand sourire au lèvre.
« - Nous nous rendons chez notre tante qui vit au sud, à Aiguebelle. Avec ce froid, nous avons décidé de faire halte dans votre belle ville… »
« - A la bonne heure ! Si vous voulez passer la nuit, sachez que nous avons de très bonnes chambres de libre. »
« - Merci l’ami, mais un gentil paysan en bordure du fort nous a déjà proposé le gîte. »
Renan était étonné par l’aplomb du Sergent. Le patron, visiblement déçu de ne pouvoir louer une de ses chambres, se renfrogna.
« - Ah… Si je puis me permettre de vous donner un conseil, évitez de traîner hors des fortifications… Il y a quelques jours un drame s’est produit. Une famille entière a été assassinée. »
« - Tiens donc ! Et les autorités n’ont pas su trouver le monstre qui a fait cela ? »
« - Pour sûr… »
« - Que risquons-nous alors ? »
« - La garde a bien trouvé un coupable, mais un qui arrange tout le monde… Un espion venu du Duché en vérité. Le Seigneur Philippe n’est pas aller chercher plus loin. Cela faisait longtemps que
ce coquin de la Jambe aurait du pendre à une corde, mais si vous voulez mon avis, c’est le genre de crime qui ne peut être fait par un être humain. Nous, les anciens savons ce qui peut se passer
dans ces bois le soir… Mais, je parle trop ! C’est un coup à vous couper l’envie de rester chez nous ! »
Renan se sentait bouillir. Ce vieillard osait mettre en doute l’honnêteté de son père ! Il se préparait à lui exprimer le fond de sa pensée quand le Sergent Hardi lui prit la main.
« - En effet ce n’est pas le genre d’histoire à raconter à d’honnêtes voyageurs ! Regardez, vous effrayez mon jeune frère ! Servez-nous donc un bol de soupe avant que notre appétit ne soit coupé
! »
Hardi se fendit d’un sourire complice vers l’aubergiste, et celui-ci repartit vers les cuisines.
« - Pas un mot, jeune homme. » chuchota Hardi. « Pour l’instant, nous rendrons plus service à ton père en jouant les nigauds. »
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« - Laissez-moi seul avec le prisonnier. »
« - Impossible, j’ai pour consigne de… »
« - Sur cette affaire, je suis celui qui fait les consignes. Continuez à vous mettre en travers de ma route, et je m’arrangerais auprès du Seigneur pour vous faire monter la garde sous la neige.
»
Le garde baissa le regard et laissa entrer de Seine dans la cellule.
La pièce était froide, humide et sombre. Dans un coin, Jehan la Jambe se tenait assis par terre, la tête entre les mains.
« - la Jambe… »
Jehan ne répondit pas. De Seine se rapprocha et posa doucement sa main sur l’épaule du prisonnier. Celui-ci eut un léger soubresaut et se décida à relever la tête. De prime abord le Capitaine fût
troublé par le regard qui se posa sur le sien. La Jambe semblait perdu, apeuré. Il avait l’air qu’ont ces enfants sur le champ de bataille. On y lisait de l’incompréhension mais aussi la
certitude d’avoir tout perdu. Lorsque le pauvre homme reprit un peu ses esprits, il éclata en sanglot.
« - Capitaine ! Vous êtes enfin là ! Je savais que le Duc ne me laisserait pas ! »
« - Doucement la Jambe, ne vous énervez pas. Vous savez bien que le Duc n’a jamais laissé choir ses meilleurs agents… Pour le moment, vous devez m’expliquer ce qui s’est passé avec votre famille.
»
La Jambe débuta son récit. De Seine sentait bien que ce drame avait érodé l’esprit du malheureux. Il débutait son récit joyeusement, s’attardait longuement sur la description de son chien, puis
se mettait à trembler et pleurer au fur à mesure des horreurs qu’il décrivait. Il ne put réussir à terminer son histoire. Il éclata en sanglots.
« -Là, doucement. C’est très bien, vous êtes un homme courageux, vous ne risquez plus rien maintenant. Je vais vous demander un dernier effort, mon ami : Votre demeure se trouve t’elle à
proximité de sépultures ? »
« - Je ne sais pas, peut-être y a-t-il quelques tombes dans les bois… »
Renan esquissa un sourire confus vers le Sergent Hardi. Après toutes ces années, il revenait enfin à la chaumière de son enfance, mais il appréhendait la découverte de choses horribles qui
gâcherait à jamais ses souvenirs.
De Seine était déjà descendu de cheval et se tenait devant l’entrée de la propriété, deux gardes de Fort au Bois, ceux qui avaient découvert le massacre, les avaient accompagné. Le capitaine
scruta rapidement les environs, et sans se retourner donna ses consignes.
« - Le fils la Jambe ne rentre pas dans la maison. Je n’ai pas le temps de prêter l’épaule aux orphelins éplorés. Il inspectera la cour. Sergent, Je veux que vous alliez plus profondément dans le
bois. Le moindre signe de civilisation, fétiche, sépulture, gravure sur un arbre, vous me hélez. Quand à vous soldats, vous allez me narrer vos actions lors de votre dernière visite. »
Renan serrait les dents. Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour pouvoir rosser ce capitaine. Mieux valait rapidement se mettre au travail, il se connaissait et savait que dans ces
moments-là, mieux valait occuper son esprit. Il commença à inspecter la cour.
« - En arrivant nous avons découvert le corps du manant, sa tête se trouvait à une paire de pas de l’entrée. Nous avons ramassé le rondin ensanglanté et l’avons posé contre le mur. »
« L’arme » se trouvait encore à cet endroit.
« - Un rondin… Soldat, j’ai une question à vous poser… »
Le garde se raidit comme s’il allait subir un coup de fouet.
« - Vous m’avez l’air d’un âge respectable, j’en conclus que vous avez combattu pendant la fronde. »
« - Oui Capitaine… »
« - Vous avez donc, comme moi, vu plusieurs de vos ennemis ou camarades se faire décapiter, non ? »
« - J’en ai vu, Capitaine. »
« - Combien en avez-vous vu perdre la tête suite à un coup de massue ou de rondin ? »
« - Aucun, Capitaine. »
« - C’est bien ce que je pensais. Et là, vous avez conclu que le vagabond fût délesté de sa tête à coups de gourdin. Ne vous attendez pas à monter en grade de sitôt, mon ami. »
Le garde rougit, bafouilla, et de Seine balaya toute discussion d’un geste nonchalant de la main, et entra dans la chaumière.
Renan continua son inspection. Le gel des derniers jours avait gardé les traces dans la neige intactes, mais les gardes avaient déjà souillé l’endroit de leur pas. A la place où devait se trouver
le corps, une flaque de sang noirâtre avait coloré la neige. La trace se poursuivait jusque derrière la maison. Le jeune homme la suivit pour arriver vers une cuve remplie de cendres et
d’ossements. Le reste d’odeur de chair brûlé était couvert par un relent rance qui lui provoqua un haut le cœur. Soudain il entendit hurler de l’autre côté de la cour.
« - Brûlé ? Vous avez brûlé le corps de ce mendigot ? Etes-vous des barbares ou tout simplement des attardés ? »
De Seine accourut en direction de Renan et le jeta violemment de côté. Il se tint un instant devant la cuve, Et le jeune homme vit enfin cette sérénité narquoise disparaître du capitaine.
« - Qui ? Qui vous a donné pour consigne de brûler ce corps ? Répondez sur l’instant ou je vous transperce tous les deux ! »
Les gardes tentèrent de répondre, mais à nouveau un cri se fit entendre au loin.
« -Capitaine, Capitaine ! Venez vite ! »
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Quand de Seine arriva au côté de Hardi dans le bois, celui-ci était assis devant trois tombes profanés. A ce moment là le sang du capitaine se glaça. Il ne connaissait que trop bien la suite des
évènements mais priait de toute son âme pour avoir tort. Lorsque le Sergent tendit sa main vers lui, il sût que ses craintes étaient fondées.
Dans sa paume se trouvaient trois petits sacs de lins noués par une mèche de cheveux.
« - Que faisons-nous Capitaine ? »
« -Rien pour le moment. Ou plutôt, si. Prions pour retrouver cette sorcière avant qu’elle ne répande sa peste. »
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Un roman feuilleton en ligne - Au moyen-âge, d'horrible meurtres cannibales sont commis. Le Duc envoie son homme de confiance enqueter sur ces morts mystérieuses.